Économie comportementale — Là où le modèle standard se trompe
Économie comportementale — une affirmation plus précise que « les gens sont irrationnels »
Résumer l’économie comportementale par « les gens sont irrationnels » ne laisse presque rien d’utilisable. Un résumé plus précis serait : le modèle économique standard pose des hypothèses précises sur les préférences, les croyances et le processus de choix, et certaines d’entre elles sont démenties de façon systématique, dans des directions prévisibles. Connaître le sens de l’écart permet de corriger le modèle, et le modèle corrigé produit d’autres prédictions et d’autres politiques que le modèle standard.
1. Trois hypothèses du modèle standard
Le consommateur de la microéconomie choisit ainsi.
Cette expression contient au moins trois hypothèses.
- Préférences : l’utilité ne dépend que des résultats finaux (niveau de richesse, quantités consommées), chacun ne se soucie que de ses propres résultats et actualise le temps de manière cohérente.
- Croyances : les probabilités sont mises à jour correctement selon la règle de Bayes.
- Processus de choix : compte tenu de ses préférences et croyances, on calcule exactement l’optimum et l’on choisit la même réponse quelle que soit la présentation du problème.
Les principaux résultats de l’économie comportementale correspondent à chacune de ces trois hypothèses.
| Hypothèse révisée | Concepts clés | Chapitres |
|---|---|---|
| Préférences : niveau des résultats | Points de référence, aversion aux pertes | Chapitres 2 et 3 |
| Préférences : cohérence temporelle | Biais pour le présent, actualisation β-δ | Chapitre 4 |
| Croyances : mise à jour bayésienne | Heuristiques de représentativité et de disponibilité, excès de confiance | Chapitre 5 |
| Processus de choix : fongibilité | Comptabilité mentale, coûts irrécupérables | Chapitre 6 |
| Préférences : intérêt personnel | Aversion à l'inégalité, réciprocité | Chapitre 7 |
| Applications | Finance comportementale, architecture des choix | Chapitres 8 et 9 |
| Méthodes et limites | Reproductibilité, économie du bien-être comportementale | Chapitre 10 |
2. La rationalité limitée
Simon soutenait que les gens n’optimisent pas mais se contentent du satisfaisant : au lieu de comparer toutes les options, ils s’arrêtent dès qu’une option assez bonne se présente, car recueillir l’information et calculer a un coût. Dans cette perspective, les heuristiques (règles de jugement simplifiées) ne sont pas des défauts, mais des réponses rationnelles à des ressources cognitives limitées.
Ce qui intéresse l’économie comportementale, ce sont les situations où les heuristiques se trompent systématiquement. Les erreurs aléatoires se compensent en moyenne, mais les erreurs systématiques s’accumulent à l’échelle des marchés et, étant prévisibles, peuvent être intégrées aux modèles.
3. D’où viennent les preuves ?
| Méthode | Atouts | Faiblesses |
|---|---|---|
| Expériences de laboratoire | Contrôler les variables et isoler les causes | Échantillons d'étudiants, enjeux faibles, situations artificielles |
| Expériences de terrain | Affectation aléatoire en conditions réelles | Coûteuses ; mécanismes difficiles à distinguer |
| Expériences naturelles et données d'observation | Enjeux élevés et décisions réelles | Difficile d'écarter d'autres interprétations |
Par exemple, les preuves sur l’affiliation automatique aux plans d’épargne retraite (chapitre 9) proviennent d’une étude d’observation comparant les taux d’adhésion des nouveaux salariés avant et après le changement de dispositif d’une entreprise. Avec des enjeux élevés et une épargne réelle pour résultat, elle est plus convaincante qu’une expérience de laboratoire. À l’inverse, mesurer l’aversion pure à l’inégalité se fait mieux avec des jeux de laboratoire (chapitre 7), sans réputation ni interactions répétées.
4. Pourquoi ne pas abandonner le modèle standard malgré les écarts
Le modèle standard reste la référence. Les bons modèles comportementaux l’incluent comme cas particulier : le modèle β-δ du chapitre 4 retrouve le modèle standard quand , et le modèle d’aversion à l’inégalité du chapitre 7 quand les coefficients d’inégalité sont nuls. On peut ainsi mesurer l’ampleur d’un écart par un seul paramètre et le tester sur les données.
Il faut aussi se demander si les marchés corrigent les biais. Dans les décisions répétées à retour rapide (les courses quotidiennes), l’apprentissage réduit les biais. Dans les décisions rares à retour lent (épargne retraite, achat d’un logement, mariage), les biais persistent. C’est pourquoi les résultats de l’économie comportementale comptent surtout pour les politiques publiques dans ce second domaine.
Exercice
Comment réécrire l’affirmation « acheter des billets de loterie est irrationnel » à l’aide des trois hypothèses du modèle standard ? L’achat de billets peut s’expliquer par des préférences favorables au risque (préférences), par une surestimation des chances de gagner (croyances) ou par un processus de décision qui surpondère les petites probabilités (la pondération des probabilités du chapitre 3). Prédictions et politiques diffèrent selon l’hypothèse en défaut. Si l’on surestime les probabilités, informer est utile ; si c’est la pondération des probabilités, on prédit que l’information seule changera peu les comportements.
Références
- Nick Wilkinson and Matthias Klaes, An Introduction to Behavioral Economics, ch. 1
- Herbert Simon, “A Behavioral Model of Rational Choice,” Quarterly Journal of Economics (1955)
- Stefano DellaVigna, “Psychology and Economics: Evidence from the Field,” Journal of Economic Literature (2009)
- Richard Thaler, Misbehaving: The Making of Behavioral Economics (2015)
OIYO Éditorial
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